Quelques mots sur la laïcité

Il est très difficile de comprendre les enjeux de la politique contemporaine - celle qui fait débat sur les plateaux de télévision et qui oppose des politiciens les uns aux autres -, sans en connaître les racines historiques, philosophiques, et parfois linguistiques. Le mot laïcité a été inventé au XIXème siècle, et est issu du grec laos (peuple). Paradoxalement, il ne figure pas dans la très fameuse loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905. Je vous propose, modestement, une plongée dans l'histoire de la pensée, afin de faire le point sur cette question ô combien d'actualité.

Il est très difficile de comprendre les enjeux de la politique contemporaine – celle qui fait débat sur les plateaux de télévision et qui oppose des politiciens les uns aux autres -, sans en connaître les racines historiques, philosophiques, et parfois linguistiques. Le mot laïcité a été inventé au XIXème siècle, et est issu du grec laos (peuple). Paradoxalement, il ne figure pas dans la très fameuse loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905. Je vous propose, modestement, une plongée dans l’histoire de la pensée, afin de faire le point sur cette question ô combien d’actualité.

Il serait bien trop long et complexe de vouloir retracer de manière exhaustive, dans cet article, la genèse de cette loi. Soulignons simplement qu’elle fut le fruit du long travail parlementaire de plusieurs de mes prédécesseurs, parfois très illustres. Tous les aspects du problème que posa cette séparation furent abordés (philosophiques, religieux, et même techniques), et la loi dut son succès à son très habile et très fameux rapporteur, Aristide Briand. Dès le début des discussions engagées au Parlement, Briand se vit accuser par les catholiques conservateurs de vouloir persécuter les croyants. Les républicains modérés le soutinrent, attachés qu’ils étaient à la liberté de conscience, tandis que les tenants d’une laïcité de combat voulaient « déchristianiser » la France, en faisant table rase d’un passé qu’ils jugeaient trop encombrant.

Encombrant peut-être, mais réel. On ne peut pas parler de laïcité sans se rappeler qu’elle renvoie aux guerres de religion, au cours desquelles le pouvoir royal commence à s’émanciper de l’autorité de l’Eglise. Pour faire très court, encore une fois, avec la Révolution de 1789 s’ouvre en France la voie qui mène à l’Etat laïc, puisqu’elle permettra de sortir du règne du théologico-politique, pour entrer progressivement dans une forme nouvelle d’organisation politique et administrative du pouvoir, plongeant ses racines dans l’histoire de l’idée de tolérance. L’Etat aura désormais pour but de garantir la liberté de conscience et de religion, en favorisant la séparation du pouvoir politique des autorités religieuses. Comme le soulignait le Conseil d’Etat en 2004 dans son rapport intitulé Un siècle de laïcité, c’est le philosophe anglais John Locke (1632-1704) qui établit les fondements de la théorie du gouvernement limité dans sa Lettre sur la tolérance (1689), qui servira d’inspiration à toutes les politiques laïques, dont la loi française de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il écrit :

« Le magistrat n’ayant nul droit de prescrire à quelque Église que ce soit les rites et les cérémonies qu’elle doit suivre, il n’a pas non plus le pouvoir d’empêcher aucune Église de suivre les cérémonies et le culte qu’elle juge à propos d’établir : parce que, autrement, il détruirait l’Église même, dont le but est uniquement de servir Dieu avec liberté et à sa manière. Suivant cette règle, dira-t-on peut-être, si les membres d’une Église voulaient immoler des enfants, et s’abandonner, hommes et femmes, à un mélange criminel, ou à d’autres impuretés de cette nature (comme on reprochait autrefois, sans aucun sujet, aux premiers chrétiens), faudrait-il pour cela que le magistrat les tolérât, parce que cela se ferait dans une assemblée religieuse ? Point du tout : parce que de telles actions doivent toujours être défendues, dans la vie civile même, soit en public ou en particulier, et qu’ainsi l’on ne doit jamais les admettre dans le culte religieux d’aucune société. Mais si l’envie prenait à quelques personnes d’immoler un veau, je ne crois pas que le magistrat doive s’y opposer. Par exemple, Mélibée a un veau qui lui appartient en propre ; il lui est permis de le tuer chez lui, et d’en brûler telle proportion qu’il lui plaît, sans faire de tort à personne, ni diminuer le bien des autres. De même, l’on peut égorger un veau dans le culte que l’on rend à Dieu ; mais, de savoir si cette victime lui est agréable, ou non, cela n’intéresse que ceux qui la lui offrent. Le devoir du magistrat est simplement d’empêcher que le public ne reçoive aucun dommage, et qu’on ne porte aucun préjudice à la vie et aux biens d’autrui. Du reste, ce qu’on pouvait employer à un festin, peut aussi bien être employé à un sacrifice. Mais s’il arrivait, par hasard, qu’il fût de l’intérêt public que l’on s’abstînt pour quelque temps de tuer des bœufs, pour en laisser croître le nombre, qu’une grande mortalité aurait fort diminué, qui ne voit que le magistrat peut, en pareil cas, défendre à tous ses sujets de tuer aucun veau, quelque usage qu’ils voulussent en faire ? Seulement, il faut observer qu’alors la loi ne regarde pas la religion, mais la politique et qu’elle ne défend pas d’immoler des veaux, mais de les tuer. On voit par là quelle différence il y a entre l’Église et l’État. »1

Par où l’on voit que c’est Locke qui, le premier, pense la séparation de ce qui appartient au gouvernement civil et ce qui appartient à la religion, et partant l’idée selon laquelle appartenir à une religion est un fait spirituel individuel, relevant d’une quête de salut qui ne regarde que celui que la foi touche. Mais si sa philosophie promeut l’existence d’une multiplicité de religions faisant partie du débat public, elle n’aborde pas la question de l’athéisme. Il faudra pour cela attendre les travaux de Condorcet (1743-1794) qui, en France, inclura celui-ci dans la liberté de conscience. Pour lui, le libre-arbitre ne peut naître que de l’indépendance de l’instruction vis-à-vis des différentes formes de pouvoir. L’instabilité chronique des régimes politiques du XIXème siècle le poussa à chercher de quelle manière détacher les savoirs scientifiques de toute croyance religieuse. Après la fin de l’Empire, le conflit entre cléricalisme et anticléricalisme reprend de la vigueur, et après la victoire des républicains en 1870 s’installera un véritable anticléricalisme d’Etat (Jules Ferry, Emile Combes). C’est dans ce contexte que Briand préparera la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, qui introduira une rupture fondamentale entre l’ordre public et la liberté de conscience, en faveur de la dernière. Avec le temps, cette loi connaîtra des modifications, tant et si bien qu’elle n’est plus exactement celle qu’elle était en 1905, mais son esprit demeure : aucun culte n’est officiellement reconnu par l’Etat, la liberté de conscience et de culte est protégée et respectée. La véritable clef de voûte de cette loi est disposée dès son premier article (« La république assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes. »), mais elle « ne reconnaît, ne salarie, ne subventionne aucun culte (art. 2).

On aurait pu croire le débat clos. Il n’en fut rien, jusqu’à récemment : en 1989, le port du voile islamique par trois élèves d’un collège de Creil (Oise) divise la classe politique. Le Conseil d’Etat déclare alors que le port de signes ostentatoires au sein de l’école publique ne saurait être compatible avec la laïcité, sans rejeter le port de signes religieux pour autant, ce qui donne alors lieu à une circulaire du ministre Jospin. En 1994, une circulaire du ministre Bayrou s’en démarque en affirmant que tout signe à caractère religieux comporte des « éléments de prosélytisme ». En 2004, la commission Stasi débouche sur la loi du 15 mars 2004 interdisant le port de signes religieux ostensibles dans les écoles publiques. L’assassinat de l’équipe de Charlie Hebdo, les différents attentats qui ont fait l’actualité de la France ces dernières années, dont le dernier en date, particulièrement atroce (la décapitation de l’enseignant Samuel Paty) a ému tout un peuple, ramène la question de la laïcité sur le devant de la scène. Qu’est-elle aujourd’hui devenue ? Qu’en reste-t-il ? Interrogé par le journal Le Point le 20 octobre dernier, le philosophe Pierre-Henri Tavoillot, qui a créé à la Sorbonne la toute première formation universitaire chargée de former des « référents laïcité » en faisant intervenir des penseurs de renom (Marcel Gauchet, Dominique Schnapper, Luc Ferry…), résumait parfaitement les principes d’une laïcité contemporaine et les problèmes auxquels elle est aujourd’hui confrontée :

« La laïcité, c’est trois principes pour trois sphères distinctes de nos vies. Dans la sphère privée, c’est la liberté de croire, de ne pas croire et de changer de croyance. Dans la sphère publique, c’est la neutralité d’un État qui « ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte ». Il y a enfin la sphère civile (la rue, les échanges…), où doit régner un principe de discrétion : l’expression de ma foi vaut tant qu’elle ne nuit pas à autrui ni à l’ordre commun. La discrétion civile, c’est un chemin qui évite à la fois l’effacement du religieux et l’ostentation prosélyte. C’est là que se situent la plupart des conflits : comportements, attitudes vestimentaires, prosélytisme, avec cette difficulté supplémentaire des réseaux sociaux, qui brouillent les frontières entre privé et public. De fait, le champ de la laïcité s’est élargi au fil du temps, bien au-delà de la seule idée de neutralité de l’État. Mais le point crucial est le rapport à l’Islam, religion qui a du mal à reconnaître la séparation entre ces trois sphères. Pour elle, le religieux n’est pas qu’une affaire de foi (privée), mais touche aussi la vie civile et l’ordre politique. La loi de Dieu concerne tous les domaines de l’existence. C’est ce qu’écrivait le penseur du fondamentalisme musulman, le Pakistanais Sayyid Maududi (1903-1979) : « L’Islam n’est pas une religion dans le sens communément admis de ce mot. C’est un système comprenant tous les aspects de la vie. » Il régit « les relations familiales, les affaires sociales et économiques, l’administration, les droits et les devoirs du citoyen, le système judiciaire, les lois de la guerre et de la paix et les relations internationales ». Rien ne s’oppose davantage à la laïcité que cette conception de la religion. Et il sera très difficile à un musulman de s’opposer à cette perspective et d’inventer un Islam « laïc », puisqu’il sera qualifié d’infidèle par les plus radicaux. »

On le comprend donc aisément : avec le fondamentalisme, de quelque religion qu’il vienne, nous n’avons pas affaire à des problématiques religieuses, avec la possibilité d’une exégèse, soit un travail sur les textes. Il existe bien une exégèse musulmane, et il est tout à fait possible d’en faire l’histoire. On ne soulignera d’ailleurs jamais assez l’importance de la mise en place de règles d’interprétation dans une école religieuse, car celles-ci sont aussi des étapes essentielles dans l’élaboration de sa pensée et de son savoir. 

Or, avec le fondamentalisme, autrement appelé « obscurantisme », le texte est interprété de manière radicale et en confrontation directe avec le monde qui l’entoure. Le trait commun de tous les fondamentalismes religieux (et Dieu sait qu’il n’est pas l’apanage que de l’Islam !), c’est son absence de tolérance. Nous en revenons à cette notion plus haut abordée : l’idée d’une autonomie individuelle qui puisse se passer de la norme divine est insupportable aux fondamentalistes qui partagent également l’idée que la foi doit se traduire dans l’espace public, et ne saurait donc se réduire à la sphère privée. John Locke ne fait donc pas partie des auteurs favoris du fondamentaliste, qui rejette la modernité, n’entend vivre que dans le mélange entre le théologique et le politique et se base sur une spiritualité magique, pétrie de multiples superstitions. Sa devise est donc : « La loi divine d’abord ».

Il est évident que dans ces circonstances, et compte tenu du fait que tous les fondamentalismes partagent aussi un goût pour la violence, le dialogue est extrêmement compliqué, voire impossible. Le temps de l’intervention militaire est parfois nécessaire, lorsqu’il s’agit pour l’Etat de défendre notre territoire intérieur sur le théâtre d’opérations extérieures comme au Mali, avec l’opération Barkhane. J’ai d’ailleurs salué la neutralisation d’une soixantaine de djihadistes par l’armée française la semaine passée dans le cadre de cette opération. Mais que faire, lorsque le fondamentalisme frappe dans nos écoles ? Je vous propose d’y revenir, dans une deuxième partie, en m’enrichissant, entre autres, des travaux d’un groupe Laïcité, composé de militants, que ma collaboratrice Juliette animera bientôt !


A suivre…

1 John Locke, Lettre sur la tolérance et autres textes, 1686 (trad. de Jean Le Clerc) Paris, GF 1992. C’est nous qui soulignons.

Autres articles

10 novembre 2020

Mission Flash